vendredi 10 mai 2019

L.A Montesquieu, Apologue des Troglodytes


L.A Montesquieu, les Lettres persanes, lettre 14


Biographie de Montesquieu : incontournable !
  • Son nom = Charles de Secondat, baron de la Brède (près de Bordeaux)
  • Né en 1689.
  • Etudes de droit, devient avocat puis conseiller au parlement de Bordeaux puis hérite d'une charge de « Président à mortier » du Parlement de Bordeaux (= fonction la plus élevée dans la Justice), ainsi que d'une grosse fortune. Il vendra sa charge 9 ans plus tard.
  • Se marie avec une Protestante (important, car la Révocation de l'Edit de Nantes a interdit le culte protestant)
  • Publie les Lettres persanes à Amsterdam en 1721, à 32 ans. Cet ouvrage est interdit en France l'année suivante.
  • De ses 40 à 42 ans, il voyage dans toute l'Europe occidentale pour étudier les systèmes politiques. Il admire particulièrement la liberté politique anglaise.
  • Il publie divers ouvrages, certains légers, d'autres plus sérieux. Il publie surtout en 1748 de manière anonyme et à Genève, sa grande œuvre, De l'esprit des lois : cette oeuvre pose les fondements de la démocratie actuelle, avec la séparation des trois pouvoirs (judiciaire, exécutif, législatif).
  • Il meurt en 1755.

L'apologue des Troglodytes occupe quatre lettres au total, il se situe vers le début des Lettres persanes. A l'origine, c'est Mirza, resté en Perse, qui interrogeait son ami, le sage Usbek, parti en voyage en Europe : la pratique de la vertu est-elle la voie du bonheur ? Usbek répond par un « morceau d'histoire », en réalité, une fiction mettant en scène la société des Troglodytes. Cette société a d'abord péri de sa propre barbarie, puis s'est régénérée grâce à la vertu exceptionnelle de deux de ses membres. Elle a ensuite prospéré sur la base de cette vertu. La lettre 14 termine l'apologue. Elle évoque le renoncement à la liberté pour échapper au poids de cette vertu. Un vieillard exprime sa tristesse et sa colère à ce propos.

Problématiques possibles :
  • En quoi ce texte est-il un apologue ?
  • Que dénonce ce texte et comment ?
  • Comment ce texte illustre-t-il une servitude volontaire ?
  • Quelle est la stratégie argumentative du vieillard pour défendre la démocratie ?
  • Quel message Montesquieu fait-il passer à travers cet apologue ?

  1. Un apologue qui joue sur les émotions
A. Un récit fortement dramatisé (théâtralisé)
      • Aucune marque de la lettre, si ce n’est dans l’ouverture et la clôture (« Usbek au même » et « d’Erzeron, etc. » -> l’échange épistolaire n’est qu’un moyen détourné d’aborder des sujets sensibles, comme ici, celui de la démocratie [rappel : on est sous la Régence du Duc d’Orléans]
      • Le 1er paragraphe ancre dans le récit grâce aux temps du récit : imparfait et passé simple
      • Personnages stéréotypés, comme dans les contes : « Troglodytes », « un vieillard vénérable », « un roi »
      • L’essentiel du texte est constitué par la prise de parole du Vieillard (l.5 à 23) : « je » / « vous », interrompu par quelques incises : « à ces mots, il se mit… » l. 9-10 ; « puis il s’écria d’une voix sévère » l. 10 ; « il s’arrêta un moment… » l. 17. => mise en scène du discours, comme s’il était théâtralisé par des didascalies.
      • Ces « didascalies » maintiennent la tension et structurent les registres du discours (pathétique, polémique, tragique) ; voir I c.
      • La gestuelle du vieillard est elle-même théâtralisée : hyperboles "torrents de larmes", , "ses larmes coulèrent plus que jamais"
      • Pastiche de la tirade pathétique de Don Diègue dans le Cid de Corneille (XVIIè siècle) : « ô rage : ô désespoir, ô vieillesse ennemie ! / Que n’ai-je tant vécu que pour cette infamie ! » = souligne l'aspect théâtral du discours et de vieillard.

B. Le vieillard incarne la figure du sage
      • Figure-type du vieux sage : « un vieillard vénérable » l.3, caractérisé avant même qu’on le désigne, par le superlatif « le plus juste » l. 2.
      • Sa sagesse, fait l’unanimité, puisque pronom « tous » dans l’expression : « ils jetèrent tous les yeux sur [lui] » l. 3
      • Zeugme qui insiste sur l’étendue de cette sagesse : « vénérable par son âge et par une longue vertu » l. 3 (rappel : le zeugme consiste à lier deux éléments très différents, souvent un concret et un abstrait, à un même mot ; ici, « âge » et « vertu » liés à « vénérable »).
      • C.L de la sagesse  pour le qualifier : « le plus juste », « vénérable », « longue vertu ».
      • Il se singularise par son isolement : alors que « tous » se retrouvent en « assemblée », lui seul « s’était retiré dans sa maison » = esprit critique.

C. Il joue de la persuasion pour faire adhérer à sa cause
      • Registre pathétique particulièrement efficace (« douleur », « larmes », « malheureux jour », « cœur serré de tristesse ») accentué par des tournures hyperboliques (« torrent de larmes », l.10-11, « je mourrai de douleur » l. 8, « mon sang est glacé dans mes veines » l. 21) et des exclamations.
      • Apostrophes lyriques : « « ô Troglodytes » l.11 et 20.
      • Nombreuses questions rhétoriques qui mettent les Troglodytes en accusation : « comment ai-je tant vécu ? », « comment se peut-il … ? », etc. Le vieillard passe donc du pathétique au polémique (changement d’étapes dans le discours marquées par les incises) :
      • Polémique avec le changement de ton : « d’une voix sévère », « s’écria » l. 10
      • Accusation : le vieillard reprend très exactement l’accusation de La Boétie dans son Discours de la servitude volontaire : reproche au peuple de vouloir «  être soumis à un prince » l. 14 pour satisfaire leur « ambition », leur désir de « richesses » et de « volupté » l. 15-16. Ce C.L des vices est accentué par le qualificatif péjoratif « lâche » l. 16.
      • Accusation martelée par des « vous » répétés.
      • Le Vieillard termine son discours sur une tonalité tragique : évocation de sa mort prochaine (« je suis à la fin de mes jours » ; « je vais bientôt revoir vos sacrés aïeux » l. 21) ; terreur (« mon sang est glacé dans mes veines ») ; lutte contre une puissance (les « députés » qui représentent le peuple) : verbes d’obligation « pourquoi voulez-vous » ; « que je sois obligé ».
                        = On frôle le chantage affectif : le vieillard culpabilise les Troglodytes.

  1. Pour défendre un idéal de liberté politique
A. Le vieillard tient également un raisonnement rigoureux
      • Il suit les étapes de la rhétorique classique (idem que chez La Boétie) :
Exorde l. 5 à 10 : capte l'attention de l'auditoire par une invocation à Dieu : surprend les députés qui pensaient probablement qu’il serait d’accord.
Narration = Constat (« votre vertu commence à vous peser » (l. 10 à 13)
Confirmation = argumentation (l.13 à 21)
Péroraison = conclusion (l. 21 à 24)
  • Il expose sa thèse d’emblée : « que je fasse ce tort aux Troglodytes » l. 6 = réprouve la demande des députés.
  • Il organise sa réponse autour de connecteurs soulignant cette opposition de point de vue : « mais » l. 8 puis 13 ; « sans cela » l. 12 : il met en balance la thèse des Troglodytes (le faire roi) et son idée (ils doivent vivre libres).
  • Cette opposition est marquée par l’antithèse : « avoir vu en naissant les Troglodytes libre » / « les voir aujourd’hui assujettis » l. 8-9.
  • Il analyse la position de ses interlocuteurs (l. 11 à 17) :
- Commence par une constatation au présent : « votre vertu commence à vous peser » l. 11 ; puis il explique cette constatation par une énumération de causes :
1) la vertu est une nécessité (« il faut que vous soyez vertueux » l.12) ; pour prouver cette nécessité, le Vieillard utilise un argument par hypothèse : il évoque au conditionnel les conséquences de l’absence de vertu (« vous ne sauriez subsister », « vous tomberiez dans le malheur » l. 13-14) / ou argument par analogie
2) la pratique de la vertu est difficile (« mais ce joug vous paraît trop dur » l. 13-14) ; le Vieillard fait une équivalence entre « joug » et « vertu », exprimant ainsi la vision des Troglodytes : la « vertu-joug » empêche les plaisirs amoraux (ambition, richesse, volupté)
3) le joug de la loi est plus large que celui de la vertu puisque les « lois » sont « moins rigides que vos mœurs » : elles empêchent uniquement de « tomber dans les grands crimes » l. 16.
- Par conséquent, les Troglodytes préfèrent « être soumis à un prince » l.14.
- Il termine sur un argument d'autorité : « vos sacrés aïeux » l.21
Le Vieillard joue donc sur l’opposition vertu/loi pour déterminer les types de gouvernement : le gouvernement de la vertu individuelle s’apparente à la démocratie ; le gouvernement par la loi s’apparente à la monarchie.

B. Il rejette les raisons qui poussent à choisir la monarchie absolue
- Au départ, le choix des Troglodytes paraît judicieux et sage : « il fallait déférer la couronne à celui qui était le plus juste » ; la manière dont ils procèdent paraît également démocratique : ils s'organisent en « assemblée » et désignent des « députés » pour aller parler au vieillard.
- Mais le Vieillard déconstruit nos illusions (et celles des Troglodytes, puisque le « vous » s'adresse autant aux Troglodytes qu'à nous lecteurs) en mettant en exergue les vices sur lesquels est construite la monarchie, outre l'absence de liberté :
      • C.L de la privation de liberté : « assujettis » (à un roi) l. 9, « être soumis » et « obéir » (à un roi) l.14, « commande » l. 18 puis l.19 (« je » = le vieillard = le roi)
      • Le choix de ce gouvernement est les vices des hommes : ambition orgueilleuse ("contenter votre ambition" l.16), avidité ("acquérir des richesses" l.16), paresse ("languir dans une lâche volupté" l.16).
      • énumération qui se termine sur un constat terrible : « vous n'aurez pas besoin de la vertu » l. 17. La monarchie est donc liée à l'immoralité.
C. Mais la leçon du texte reste ambiguë

- Il s'agit d'un apologue ("Troglodytes" est un peuple fictif ici), écrit dans des lettres fictives (Usbek et Mirza), par un auteur anonyme = l'aspect fictif est exhibé. Il ne faut pas que l'on croie à cette histoire.
- Le vieillard est théâtral, comme pour insister sur l'aspect fictif de son discours
- Le Vieillard défend une sorte d’anarchie fondée sur la vertu naturelle :
  • il refuse l'idée qu'on puisse imposer quoique ce soit à un Troglodyte : question rhétorique « comment se peut-il que je commande quelque chose à un Troglodyte ? » l. 18
  • il refuse encore plus l'idée qu'on puisse imposer la vertu : autre question rhétorique « Voulez-vous qu'il fasse une action vertueuse parce que je la lui commande ? » l. 19
  • il croit en l'inclination naturelle des hommes pour la vertu (c'est ce qu'on appelle le « mythe du bon sauvage » ; en cela, le Vieillard rejoint les contemporains de Montesquieu : Rousseau et Diderot) : « lui qui la ferait tout de même sans moi, par le seul penchant de la nature ? » → Montesquieu n'y croit pas vraiment lui-même.
- Montesquieu ne paraît pas partager tout à fait les idées de son Vieillard, il croit en une monarchie parlementaire :
  • Le Vieillard n’est pas parfait puisqu’il pratique une sorte de chantage affectif → comment pourrait-il être le plus juste des hommes ? C’est utopiste de croire qu’un homme, même le plus juste, puisse être un roi parfait.
  • Montesquieu ne semble pas opposé à une monarchie parlementaire, comme le suggère le 1er paragraphe avec le C.L de la démocratie : « assemblée », les « députés », « choisir », « choix ».

lundi 29 avril 2019

Descriptif argumentation

Objet d'étude : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation, du XVIè siècle à nos jours

Groupements de textes : « Liberté et bonheur »

Problématique : Comment les auteurs interrogent-ils notre rapport ambigu à la liberté ? 



EXPOSE
ENTRETIEN


6 lectures analytiques :


LIRE
- Lecture cursive conseillée : Huxley, Le Meilleur des Mondes ou Orwell, 1984



SAVOIR
- Argumentation directe et indirecte et genres liés à ces deux types d'argumentation
- Les principaux types d'arguments
- Biographie des auteurs des lectures analytiques


REFLECHIR
- Avantages et inconvénients de la fiction pour faire passer un message



VOIR
Documentaire sur l'expérience de Milgram et discussion à propos de cette expérience

1ESL et S1 : Séquence IV, Argumentation

Séquence IV : G.T Liberté et bonheur

O.E : La place de l'homme dans les genres de l'argumentation, du XVIème siècle à nos jours
PBQ : Comment les auteurs interrogent-ils notre rapport ambigu à la liberté ?


Voir un descriptif provisoire ici

Séance 1 : Vocabulaire de l'argumentation
Fiche de vocabulaire

Séance 2 : L.A 1, La Boétie, "du pain et des jeux"
Extrait du Discours de la servitude volontaire
Lecture + explication
Recherches d'arguments pour répondre au plan proposé.
Mise en commun


Séance 3 : L.A 2, La Fontaine "Le loup et le Chien"
Lecture + explication
Mise en commun des recherches

Séance 4 : L.A 3, Montesquieu, l'apologue des troglodytes
Trouver des arguments d'après les axes
Formulation de sous-parties

Séance 5 : L.A 4, Huxley, Le Meilleur des mondes
Portrait de Bernard ou portrait de Lénina
Mise en commun

Séance 6 : L.A 5, Orwell, le novlangue
L.A en commun

(pour les LES uniquement :)
 Séance 7 : L.A 6, Ionesco, Rhinocéros
Plan -> recherche d'arguments par sous-parties
Mise en commun

Séance 7 ou 8 : Synthèse des L.A
Tableau de synthèse : registre dominant, thèse de l'auteur, outils de la servitude

Séance 8 ou 9 : Documents complémentaires
Questions sur les textes de La Boétie, Pascal, Tocqueville et Le Clézio

Séance 9 ou 10 : Réflexion
Avantages et inconvénients de l'argumentation directe et indirecte

mardi 9 avril 2019

Incendies, L.A n°4, Lettre au fils



I. Une révélation tragique en forme de poème

A. Un poème lyrique où la mère chante sa longue quête pour retrouver son enfant
*Poème lyrique :
- Voix de Nawal (didascalie), c’est un « je » qui parle
- vers libres
- nombreuses images (« Je t’ai cherché au milieu des nuées d’oiseaux / car tu étais un oiseau », « portant aux confins du jour son étrange destin »), mots d’amour
- C.L de la nature
- anaphores (« Je t’ai cherché »), parallélismes (« dans les villes les plus sombres, dans les rues les plus sombres », « qu’y a-t-il de plus seul / qu’y a-t-il de plus sombre »), répétitions (« je te racontais... » x2 v.39-40
- sonorités : « toujours » x2 v.43 et 44, à la rime avec « amour » v.55 et 56 ; ou rime interne v48 et 50 (« amour ») ; assonance en [ê] : « père », « racontais », « promesse », « défaite », « haïssais », « haine », « taire » v39 à 51 ou en [ou] : « louve », « amour », « écoute » v.52 à 57, etc.
- rythme : ascendant (« là-bas, ici, n’importe où » (2/2/3)) ; ou binaire (v.24 à 26 ou v.48 ou 50)
*Quête infinie :
- anaphores lancinantes de « Je t’ai cherché »
- accumulation d’adverbes de lieu (« partout, ici, là-bas, n’importe où »)
- énumération de lieux divers (« bois, vallées, montagnes, villes, rues »)
- antithèses (« au creux des vallées / « en haut des montagnes ») : elle a arpenté la terre pour trouver son fils
- elle a affronté des dangers : quête dans des espaces dangereux (superlatifs « les plus sombres ») ou impossibles : métaphore « en creusant sous la terre » ou « en regardant le ciel » = référence à l’expression « remuer le ciel et la terre »

B. Pendant sa quête, elle rêvait ce fils et parlait avec lui
La longue métaphore de l’oiseau représente le fils tel qu’elle se l’imaginait lorsqu’elle le cherchait, lorsqu’elle le rêvait : oiseau comme ce qui nous échappe, ce qui vole de ses propres ailes ?
- Les images de l’oiseau sont empruntées au poète Saint John Perse, dans son poème « Oiseaux I » : « L’oiseau, de tous nos consanguins le plus ardent à vivre, mène aux confins du jour un singulier destin. Migrateur, et hanté d’inflation solaire, il voyage de nuit, les jours étant trop courts pour son activité. »
- Superlatifs : splendeur de ce fils rêvé (« qu’y a-t-il de plus beau » v19, le plus courageux puisque métaphore des dangers « seul au milieu des tempêtes » v22)
- Solitude de l’oiseau : hyperbole « qu’y a-t-il de plus seul » + polyptote « solitude » / « seul »
- métaphore de l’ « oiseau plein d’une inflation solaire » v20 : plein du désir de vivre ? Plein de l’amour que lui porte sa mère ?
- métaphore de l’oiseau « portant aux confins du jour, son étrange destin » : image proleptique (= qui annonce l’avenir : le destin de Nihad s’avère réellement étrange)
- Les questions rhétoriques montre qu’elle instaurait un dialogue avec son fils v20 et 23
- Ce dialogue s’est poursuivi pendant des années puisque même dans sa cellule, elle lui parlait : « je te racontais » répété 3 fois (v.39-41) + répétition de « des mots » v.35 et 37, avec l’hyperbole « si souvent » dans « des mots que je t’ai si souvent murmurés » v.37
= La parole comme un lien d’amour maintenu avec ce fils perdu

C. Jusqu’à la révélation tragique du procès
- Rupture avec le connecteur temporel « A l’instant » répété en anaphore
- antithèse « horreur » / « bonheur » avec cette nuance : « tu étais » → « tu es devenu » = la transformation de l’horreur en bonheur (horreur du bourreau/ bonheur de retrouver son enfant)
- « ce petit nez de clown » : signe de filiation, signe qui relie les contraires à la fois comique et infiniment tragique, horreur et bonheur.
- polysyndète : « tu t’es levé / Et tu as sorti […] / Et ma mémoire a explosé » : enchaînement tragique vers la (re)connaissance
- métaphore de la mémoire qui explose : fulgurance de la compréhension, destruction à la fois de l’image idéale qu’elle se faisait de son fils et de l’image abominable qu’elle gardait de son violeur
- Les signes de la fatalité étaient à déchiffrer au début de sa lettre : « pluie », « fond des bois », « creux », « les plus sombres », « creusant », « enterrer », « morts », « seul au milieu des tempêtes »
- La fatalité est plus explicite dans certaines formules : « étrange destin », « aveuglément » (référence à Oedipe), « au milieu des nuées d’oiseaux » (référence aux augures)
- ironie tragique : antithèse « quoi qu’il arrive je t’aimerai toujours » / « je te haïssais de toute mon âme »
- Du coup, les paroles d’amour dites à son fils s’arrêtent et c’est le silence qui prend le relais : « le silence dans ma gorge » v27 : phrase nominale mettant en évidence la métaphore de quelque chose qui resterait coincé dans la gorge, qui empêcherait de respirer // « l’enfance est un couteau que l’on vient de me planter dans la gorge » dit Wahab p.38 + p.130 dans la lettre à Simon : « l’enfance est un couteau planté dans la gorge » p.130


II. Une lettre pour dire l’amour d’une mère à son fils

A. Une dernière parole pour faire éclater la vérité
- C.L de la parole d’abord très présent  : « laisse-moi te dire », « je te racontais » en anaphore x3, « écoute », « femme qui chante », « je parle », « des mots », « si souvent murmurés », « les dernières paroles » : Nawal brise le silence après s’être tu pendant des années.
- puis C.L de l’ignorance / la connaissance : « tu doutes ? », « elle t’apprendra », « sans savoir »
- Nawal prend toutes les précautions pour annoncer la vérité à Nihad :
- L’objet de la lettre intervient tardivement, comme si elle reculait le moment d’annoncer la terrible vérité à son fils : « Cette lettre […] t’apprendra que la femme qui chante était ta mère » v.59 avec rejet de « ta mère » en fin de phrase (voire de ligne).
- elle parle d’elle à la 3è personne comme pour mettre de la distance avec cette révélation ; d’ailleurs, c’est « la lettre » qui annonce la mauvaise nouvelle.
- elle présente Jeanne et Simon comme étant ses frère et sœur avant même de dire qui elle est… mais comme il vient d’apprendre dans la lettre précédente que Jeanne et Simon sont ses enfants, il peut faire le lien tout seul...
- Finalement, le C.L du silence l’emporte sur celui de la parole : « tu tairas-tu » , « au-delà du silence », « j’ai choisi de me taire », « les dernières paroles de ton père » : devant cette vérité horrible, on ne peut que se taire, comme elle l’a fait.
- On remarque d’ailleurs une similitude entre « tu t’es levé » et elle a compris qu’il était son fils v.30 puis à la fin de la lettre, la didascalie « il se lève », pour signifier qu’il a compris.

B. La haine tenue en échec par l’amour
- C.L de la haine : « tu étais l’horreur », « notre défaite », hyperbole « je te haïssais de toute mon âme »
- Mais aphorisme (sorte de vérité générale) : « là où il y a de l’amour, il ne peut y avoir de haine » avec antithèse « amour » / « haine » et où le premier exclut le second → constat d’évidence, comme si Nawal n’avait pas eu d’autre choix que d’aimer son fils.
- Autre aphorisme : « Une louve défend toujours ses petits », avec renversement de situation : alors qu’auparavant, c’était Nihad le loup dans toute sa cruauté (p.106, Simon dit : « C’est comme un loup qui va venir. Il est rouge. Il y a du sang dans sa bouche »), désormais, c’est l’image d’une louve maternante, protectrice, et Nihad devient un des « petits ».
- « Quoi qu’il arrive, je t’aimerai toujours » répété deux fois v.43-44 : le futur montre que cette promesse faite au jour de la naissance et réitérée dans la cellule, est toujours d’actualité au moment où Nawal écrit la lettre, et alors même qu’elle a découvert la vérité sur Nihad = elle veut tenir sa promesse, et en la disant, elle l’affirme comme étant vraie.
- Nawal dissocie les deux visages de Nihad : antithèse : « je parle au fils car je ne parle pas au bourreau », ce qui lui permet de l’aimer.

C. Lettre bouleversante d’une mère consolante et protectrice
- Une mère à son fils : tutoiement + signature « ta mère »
- Elle l’interpelle et lui apporte patiemment des explications : « tu doute ? », « Ecoute », « Sois patient » x 2 :
- C.L de la famille : « ton père », « tes frère et soeur », « ta mère », « fils »
- L’amour est répété à 4 reprises : « aimerai » x2 et « amour » x2.
- Par cette lettre, Nawal dit également son amour jamais exprimé à Jeanne et Simon : « Ils sont frère et sœur de l’amour » ; elle dissocie « Jeanne et Simon », « tes frère et sœur », répété : « frère et soeur » (et non plus « jumeaux ») → elle les nomme, ce qu’elle ne faisait pas auparavant
- Elle évoque la conception de Nihad : « tu es né de l’amour » et parle de son père avec le possessif « ton » : « les dernières paroles de ton père » + elle termine sa lettre sur « ton père » et « ta mère » : elle lui donne une identité, des racines, un passé.
- Elle offre protection, réconfort  : impératifs « ne prends pas froid », « ne tremble pas » + la formule « Une louve défend toujours ses petits » 
- Répétition : « le bonheur d’être ensemble », « rien n’est plus beau que d’être ensemble » : la famille est garante de l’amour
- Elle respecte des dernières paroles de Wahab : être ensemble (« maintenant que nous sommes ensemble, ça va mieux ») : là aussi, elle tient sa promesse.

Incendies, LA n°3, "noms véritables"



I. L’acceptation progressive de la vérité

A. Le refus parallèle de Jeanne (paniquée) et de Nawal (qui veut oublier)
- Nawal sur la défensive : « Qu’est-ce que tu me veux ? » + refuse le fardeau des enfants « garde-les ! »
- Jeanne : répétition de l’adverbe « Non » + phrases négatives
- Jeanne est paniquée par la vérité qui se fait jour :
- multiplication des exclamations
- accumulation d’arguments : les noms ne sont pas ceux que lui donne Malak, elle a un certificat de naissance, elle est née en été, Fahim voyait Nawal tous les jours et n’a donc pas pu se tromper sur le nombre d’enfants dans le seau..
- les connecteurs logiques qui donnent l’illusion de la cohérence : « puisque » répété 2x (se rappeler que Jeanne est professeur de maths à l’université, elle est toujours très rationnelle, ce qui lui permet de tenir à distance ses émotions).
- la longueur de de ses phrases, au rythme haché (virgules, « et ») voire en polysyndète pour la dernière réplique.
- parallélisme de construction + répétition de mots, comme pour se convaincre elle-même : « Il a pris l’enfant, il a pris le seau, l’enfant était dans le seau »
- répétition de la négation : « pas deux, pas deux », comme une plainte.

B. Des fables et des erreurs pour (se) détourner de la vérité
- C.L du mensonge, de l’erreur, du secret : « secret », « trompé », « raconter des histoires »
- Jeu de ping-pong (phrase affirmtive / phrase négative) à propos de Fahim, qui débouche sur la vérité : « Fahim me l’a dit » / « Fahim s’est trompé » / « Fahim ne s’est pas trompé » / « Fahim n’a pas bien regardé »
- symbolique de la saison de naissance : « l’été, pas l’hiver », comme s’il s’était agi d’une naissance heureuse, chaleureuse.
- fable du père héroïque : « il a donné sa vie pour votre pays » et celle des parents passionnément amoureux : « il a aimé ma mère et ma mère l’a follement aimé ». Mais cette fable est celle de la naissance de Nihad, pas celle de la naissance des jumeaux.

C. Un cheminement vers la vérité
- C’est Malak qui ouvre le chemin avec des phrases déclaratives très brèves : « ils sont à toi », « Jannaane et Sarwane », « Fahim s’est trompé », « Fahim n’a pas bien regardé » = sûr de lui.
- Malak fait le lien entre les temporalités : passé composé : «je vous ai pris et je suis parti » / présent « tu me reviens », « je vois » / « futur : « ils sauront » : il est celui qui fait le lien entre toutes les époques, donc entre toutes les vérités
- Isotopie du cheminement, du début et du point d’aboutissement : « nous voilà arrivés », « et voilà », « maintenant », « tu me reviens », « début de leur existence » + antithèse « naissance » / « mort » : la boucle est bouclée grâce à Malak qui a accompagné l’acceptation de la vérité
- La transmission des enfants de Fahim à Malak et de Malak à Nawal // la transmission de la vérité de Malak à Jeanne (verbes de mouvements, d’allers / retours): « Fahim me tend… et il repart… je suis parti… tu me reviens » + jeu des didascalies : « prend Jeanne dans ses bras », « avec deux bébés dans ses bras », « donne les enfants à Nawal »)

- Il est finalement écouté par les deux femmes : Nawal a repris ses enfants ; Jeanne croit ce qu’il lui révèle sur sa naissance.

II. Grâce à Malak

A. Malak, le père de substitution 
- « Malak » en Araméen (parlé au Liban pendant l’Antiquité) = « ange »
- Il renomme Jeanne dès qu’il sait qu’elle est la fille de Nawal : « tu es Jannaane » + signe de reconnaissance paternelle : il la prend dans ses bras (didascalie).
- Il martèle, tout au long de l’extrait, qu’il a donné un nom aux enfants : « Je leur ai donné un nom à chacun », « Le garçon s’appelle Sarwane et la fille, Jannaane ». Il répète : « Sarwane et Jannaane ». Il répète à Jeanne : « Jannaane et Sarwane ». Il répète encore : « je vous ai […] nommés : Jannaane et Sarwane ».
- Phrases injonctives : « Prends-les », « prends-les et garde-moi », « écoute-moi » : autorité, c’est lui qui guide, comme un père.
- « Je t’avais prévenue » : comme un père
- Didascalie : « Malak, deux bébés dans ses bras » + « je vous ai nourris et nommés » + comparaison « j’en ai pris soin comme s’il avaient été mes propres enfants » : comme un père
- Métaphore du « jeu des questions et réponses » : joue avec Jeanne, comme un père.

B. Malak, le témoin des origines, celui qui voit et décille ceux qui ne voient pas
- C.L du regard : « se regardent », « on ne voit pas », « il la voyait », « pas bien regardé », « je vois » x 2 → Malak est celui qui voit, qui sait.
- Malak rend présent le passé en se remémorant la passation des enfants → scène devant les yeux des spectateurs, en train de se jouer grâce à la présence de Nawal = rend vraie la parole de Malak aux yeux du spectateur.
- Le récit de Fahim qui lui tend le seau se fait au présent de narration (me tend, repart, lève... ») : Malak rend présent le passé
- Métaphore du dévoilement de la vérité dans le geste de « lever le tissu » du seau.
- Homophonie seau / sceau : le sceau du secret est brisé grâce à Malak
- Didascalie interne : « larmes qui coulent de tes yeux » : Jeanne a les yeux embués, elle voit enfin la vérité // Oedipe qui se crèvent les yeux devant la vérité.

C. Malak, celui qui rend beau l’insupportable et permet de regarder l’avenir
- métaphore des « fruits » nés du « viol et de l’horreur » : du laid est né le beau, le bon
- métaphore : « renverser la cadence des cris perdus » (= exorciser le terrible passé)
- le miracle d’être en vie : « miracles » répété trois fois + « rescapés » pour insister sur le fait que leur vie est précieuse.
- « Tous trois », « trois » + « deux bébés, deux », « l’un à l’autre », « l’un contre l’autre » : Nawal et les jumeaux se ressemblent, ils sont vécu la même chose, c’est pourquoi Nawal doit se sentir unie à eux.
- Possessif dans « tes enfants » : attribue ces deux bébés à Narwal, lui faire accepter le fait qu’elle soit mère.
- Deux futurs prophétiques  : « tu ne sais pas ce qu’il seront pour toi » (sous-entendu : ils t’aideront dans ta reconstruction) + « ils sauront renverser la cadence » → Malak voit l’avenir, comme un prophète



vendredi 22 mars 2019

Incendies, sens du titre


Le titre de la pièce : Incendies

Phrases et des moments comportant le verbe « brûler », « exploser » ou équivalent :

Feu / explosion au sens figuré = joie et amour ; perte de repères

- Nawal apprend qu’elle est enceinte : « un océan a éclaté dans ma tête. Une brûlure. » (5. Ce qui est là)
- Wahab à Nawal : « Je voulais te dire que cette nuit, mon cœur est plein d'amour, il va exploser. »
- Idem : « Nous rêvions de regarder l'océan ensemble. Eh bien, Nawal, je te le dis, je te le dis, le jour où je le verrai, le mot océan explosera dans ta tête et tu éclateras en sanglots car tu sauras alors que je pense à toi. » (7. Un couteau planté dans la gorge)
- Dans la lettre à Nihad : « Et tu as sorti ce petit nez de clown. / Et ma mémoire a explosé » (37. Lettre au fils)


Feu / explosion au sens propre = barbarie, violence, guerre, cruauté

- Sawda racontant son passé à Nawal : « Pourquoi mon père était à genoux à pleurer devant la maison brûlée ? Qui l'a brûlée ? » (13. Sawda)
- Le médecin explique l’absurdité de la vengeance : « les réfugiés avaient brûlé une maison près de la colline du thym. Pourquoi les réfugiés ont-ils brûlé la maison ? Pour se venger des miliciens qui avaient détruit un puits d'eau foré par eux. Pourquoi les miliciens ont détruit le puits ? Parce que des réfugiés avaient brûlé une récolte du côté du fleuve au chien. Pourquoi ont-ils brûlé la récolte ? Il y a certainement une raison, ma mémoire s'arrête là, je ne peux pas monter plus haut. » (17. Orphelinat de Kfar Rayat)
- Nawal raconte l’incendie de l’autobus : « l'autobus a flambé, il a flambé avec tous ceux qu'il y avait dedans, il a flambé avec les vieux, les enfants, les femmes, tout ! Une femme essayait de sortir par la fenêtre, mais les soldats lui ont tiré dessus, et elle est restée comme ça, à cheval sur le bord de la fenêtre, son enfant dans ses bras au milieu du feu et sa peau a fondu, et la peau de l'enfant a fondu et tout a fondu et tout le monde a brûlé ! » (19. Les pelouses de banlieue).
- 1978, massacre des camps. Nawal raconte à propos d’un ami : « sa fille aînée, ils l’ont brûlée vive ».
- Plus loin : « Ils ont brûlé l’imprimerie. Brûlé le papier » (21. La guerre de cent ans)
- Plus loin, Sawda raconte le massacre du camp : « Les garçons égorgés, les jeunes filles brûlées. Tout brûlait autour, Nawal, tout brûlait, tout cramait ! Il y avait des vagues de sang qui coulaient des ruelles […] au coeur de la ville qui brûlait » (25. Amitiés)
- A propos des amis de Nawal (probablement Sawda) : « L'une d'elles s'est rendue jusqu'au café où se tenaient les miliciens et s'est fait exploser. » (26. La veste en toile verte)
- Tous les coups de feu tirés : ceux de la guerre (par exemple, les tirs pour mettre le feu à l’autobus, les miliciens qui obligent une mère à choisir lequel de ses trois fils épargner et qui tuent les deux autres), mais aussi ceux de Nihad / Abou Trek (31. L'homme qui joue + 33. Les principes d'un franc-tireur), celui de Nawal tuant Chad ou de Sawda tuant un milicien de deux balles (23. La vie est autour du couteau).


Les titres intermédiaires : incendies de l’esprit, ravages irréparables :

Incendie de Nawal : Nawal se fait retirer son bébé. Elle perd aussi son amant. Elle vit dans un pays en guerre. Elle se fait torturer, violer. Elle reconnaît son fils en son bourreau, se tait à jamais et meurt.
Incendie de l’enfance : Nawal est trop jeune pour avoir un enfant ; Nihad est abandonné ; Jeanne et Simon ne reçoivent que peu d’amour de la part de leur mère ; Sawda vit son enfance dans des camps de réfugiés
Incendie de Jannaane : Elle découvre des secrets du passé de sa mère : la violence de la guerre, son viol ; elle apprend qu’elle et Simon sont nés de ce viol. Tout son joli passé vole en éclat.
Incendie de Sarwane : Il découvre que son père est son frère. Bouleversé, il se tait pendant trois jours.

Sens du titre et des titres de parties

INCENDIES : L’histoire se passe au Liban durant la guerre civile. Les personnages sont brûlés au sens psychologique car leur vie est enfer (perte d’un amant, d’un enfant, viols, guerres, découvertes inattendues)
Le lexique du feu est omniprésent dans le texte. « Incendies » est au pluriel car chaque partie évoque un incendie, un évènement marquant :


1) INCENDIE DE NAWAL : Découverte du testament de leur mère et de l’existence de leur père et de leur frère.
Mort de Nawal, la mère ; disparition de Wahab, accouchement de Nawal et disparition de son fils  Incendie intérieur de Nawal qui a tout perdu

2) INCENDIE DE L’ENFANCE : L’orphelinat de Kfar Rayat est vidé de tout enfant ; Nawal ne retrouve pas son fils.
Scène du bus brûlé par des miliciens  Incendie au sens propre, c’est à ce moment-là que Nawal décide de combattre.
EAU : Présente à l’enterrement de Nawal sous forme de pluie, Nawal demande également à recevoir recevoir 3 seaux d’eau pour son enterrement, un de Simon, de Jeanne et de Hermile.
Présence de la rivière gelée donc pas d’eau accessible et « Pluie torrentielle » est la dernière phrase du texte.     
L’eau est l’élément de purification, l’eau éteint les incendies.

3) INCENDIE DE JANNAANE : Jeanne va dans le village natal de Nawal mais elle découvre que tout est brûlé, à cause d’un incendie  Incendie au sens propre
Jeanne apprend le viol dont elle est issue.

4) INCENDIE DE SARWANE : Hermile et Simon partent rejoindre Chamseddine afin que Simon retrouve son frère et il apprend la vérité sur ses origines incestueuses. Il brûle intérieurement d’apprendre ces nouvelles. Incendie intérieur


mercredi 20 mars 2019

1L Tristan et Iseut, textes des L.A


L.A n°1 : Tristan et Iseut, renouvelé Joseph Bédier, 1900

La nef, tranchant les vagues profondes, emportait Iseut. Mais, plus elle s'éloignait de la terre d'Irlande, plus tristement la jeune fille se lamentait. Assise sous la tente où elle s'était renfermée avec Brangien sa servante, elle pleurait en souvenir de son pays. Où ces étrangers l'entraînaient-ils ? Vers qui ? Vers quelle destinée ? Quand Tristan s'approchait d'elle et voulait l'apaiser par de douces paroles, elle s'irritait, le repoussait, et la haine gonflait son coeur. Il était venu, lui, le ravisseur, lui, le meurtrier du Morholt ; il l'avait arrachée par ses ruses à sa mère et à son pays ; il n'avait pas daigné la garder pour lui-même, et voici qu'il l'emportait, comme sa proie, sur les flots, vers la terre ennemie ! « Chétive ! disait-elle, maudite soit la mer qui me porte ! Mieux aimerais-je mourir sur la terre où je suis née que vivre là-bas ! ».
Un jour, les vents tombèrent, et les voiles pendaient dégonflées le long du mât. Tristan fit atterrir dans une île, et, lassés de la mer, les cent chevaliers de Cornouailles et les mariniers descendirent au rivage. Seule, Iseut était demeurée sur la nef, et une petite servante. Tristan vint vers la reine et tâchait de calmer son coeur. Comme le soleil brûlait et qu'ils avaient soif, ils demandèrent à boire. L'enfant chercha quelque breuvage, tant qu'elle découvrit le coutret confié à Brangien par la mère d'Iseut. « J'ai trouvé du vin ! » leur cria-t-elle. Non, ce n'était pas du vin : c'était la passion, c'était l'âpre joie et l'angoisse sans fin, et la mort. L'enfant remplit un hanap et le présenta à sa maîtresse. Elle but à longs traits, puis le tendit à Tristan, qui le vida.
A cet instant, Brangien entra et les vit qui se regardaient en silence, comme égarés et comme ravis. Elle vit devant eux le vase presque vide et le hanap. Elle prit le vase, courut à la poupe, le lança dans les vagues et gémit :
« Malheureuse ! maudit soit le jour où je suis née et maudit soit le jour où je suis montée sur cette nef ! Iseut, amie, et vous, Tristan, c'est votre mort que vous avez bue ! »


L.A n°2 : Clara Dupont-Monod, La folie du Roi Marc, p. 27-28, 2000

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On dit qu’ils ont bu un philtre, tous les deux, qui les a ensorcelés, et que ce philtre m ‘était destiné, à moi, que l’erreur est impardonnable. Mais quand on parlera d’amour, plus tard, on pensera à eux, non à moi. Sans moi, leur romance se raconte en une phrase. Je suis rayé, banni de ma propre histoire – et c’est moi qui rends la leur vivante. J’attendais sur la plage tous les jours. J’attendais. Je guettais la silhouette de la nef. J’ai appris à un adolescent comment être le meilleur guerrier, le meilleur homme, et c’est aujourd’hui ce qui plaît à Yseut. Je ne savais pas. J’ai parlé à la bouche qui allait s’enfouir dans le corps de ma femme. J’ai mangé en face des yeux qui ont définitivement détourné son regard de moi. J’ai serré entre mes bras le tête du fils qui allait devenir mon égal et mon rival, puisque nous partageons la même femme.
Je finirai bien par ne plus entendre ce rire derrière mon épaule. J’avais bâti ma vie selon mon rang – je suis le roi, un roi mérite une vie digne de ce nom. On est bêtement sûr qu’en évitant le pire, on a donné le meilleur de soi. Loin, loin de moi l’erreur, le souffrance, les heures gâchées. Et voilà aujourd’hui ma vie. Ma femme geignant pour un autre. La couronne posée comme un jouet. Mon fils qui aime ma femme. Tristan et Yseut.  Yseut et Tristan. Marc et Yseut ? Le bonheur, c’est le silence de l’intelligence. Si quelqu’un, un jour, m’avait dit que ma femme et mon fils adoptif s’uniraient derrière moi pour former un couple, j’aurais ri. J’adore rire.
Mon presque fils. Ma femme. Elle loin de moi, je m’assèche comme un étang au soleil. Alors je le cherche. Mais, plus elle s’approche de moi, plus je me sens seul.




L.A n°3 : Wagner, Tristan und Isolde, Acte I, scène 5 (1865) d’après la traduction de Jean d’Arièges


Sur le bateau qui l’amène à Tintagel, Isolde demande à Brangaene de préparer une coupe de poison : elle la boira avec Tristan afin de venger la mort de son fiancé le Morold.

TRISTAN (pâle et préoccupé). Puisque le Morold t’était si précieux, reprends donc l’épée et tiens-la d’une main sûre et ferme, afin de ne pas la laisser échapper !…
(Il lui tend son épée)

ISOLDE. Comme je soignerais mal les intérêts de ton maître ! Que dirait le roi Marke, si je lui tuais son meilleur vassal, l’homme loyal entre tous, qui lui a conquis couronne et territoire ? Accordes-tu si peu de valeur à ce qu’il te doit alors que tu lui amènes l’Irlandaise comme épouse ? Crois-tu qu’il ne réagira pas si je frappais l’émissaire qui lui livre si loyalement ce gage de trêve ?
Garde ton épée !
Je l’ai brandie jadis quand la vengeance cognait dans mon cœur et quand ton regard inquisiteur me scrutait pour voir si je convenais comme épouse au roi roi Marke…
Mais cette épée alors… je l’ai laissé tomber…
A présent, buvons à notre réconciliation !

(Elle fait signe à Brangaene qui, tremblante, hésite et chancelle. Isolde se fait encore plus impérieuse, et Brangaene commence à préparer le breuvage.)

LES MARINS (au dehors). Ho ! Hé ! Ha ! Hé !… Au mât de hune ! La voile ! Ho ! Hé ! Ha ! Hé !

TRISTAN (s’arrachant à sa sombre méditation). Où sommes-nous ?

ISOLDE. Presque au but ! Tristan, aurai-je réparation ? Qu’as-tu à me dire ?

TRISTAN (sombre). La maîtresse du silence m’ordonne de me taire : si je saisis le sens de ce qu’elle a passé sous silence, je passe sous silence ce qu’elle ne comprend pas…

ISOLDE. Je saisis le sens de ton silence : tu t’esquives… Me refuses-tu la réconciliation ?

VOIX DES MARINS. Ho ! Hé ! Ha ! Hé !…

(Sur un geste d’impatience d’Isolde, Brangaene lui tend la coupe pleine.)

ISOLDE (s’avançant avec la coupe vers Tristan qui tient les yeux fixés sur elle). Entends-tu ces appels ? Nous touchons au but : à brefs délais, nous serons (d’une voix teintée de dédain) devant le roi Marke. Puisque tu m’escortes, ne trouves-tu pas qu’il serait agréable de pouvoir lui dire ceci : « Mon seigneur et oncle, regarde-la donc : jamais tu ne trouverais plus douce compagne. Son fiancé, je le lui ai tué jadis, et je lui ai envoyé sa tête. La blessure que son arme m’avait faite, elle l’a tendrement guérie. Ma vie dépendait d’elle : elle me l’a offerte, la douce fille ! Et l’ignominie et la honte de son pays, elle les donne de surcroît pour devenir ton épouse ! C’est un doux philtre de réconciliation qui m’a valu le tendre remerciement de tels bienfaits : sa bienveillance me l’a offert pour réparer toute offense !

LES MARINS (au dehors). Lancez les amarres ! Jetez l’ancre !

TRISTAN. Lâchez l’ancre ! La barre au courant ! La voile et le mât au vent !
(Il s’empare de la coupe)
Je connais bien la reine d’Irlande et la vertu merveilleuse de son art. J’ai mis à profit le baume qu’elle m’a offert : la coupe, je la prends à présent afin de guérir complètement aujourd’hui… Mais pense également au serment d’expiation que je te fais en gratitude ! La gloire de Tristan : sa fidélité suprême ! Le supplice de Tristan : son orgueil le plus audacieux ! Piège du cœur ! Rêve de l’âme ! Deuil éternel, seule consolation : philtre clément de l’oubli, je te bois sans trembler !
(Il porte la coupe à ses lèvres et boit.)

ISOLDE. Tromperie, ici aussi, ? La moitié pour moi !
(Elle lui arrache la coupe.) Traître ! Je bois à toi !

(Elle boit, puis jette la coupe. Tous deux, tremblants, au comble de l’émotion, mais immobiles, se regardent, les yeux dans les yeux. Dans ce regard, l’expression du défi à la mort fait place à une passion brûlante. Ils portent convulsivement leurs mains au cœur, puis au front. Ils se cherchent de nouveau du regard, baissent les yeux dans un grand trouble et se contemplent enfin avec un désir de plus en plus éperdu.)

ISOLDE (d’une voix tremblante). Tristan !

TRISTAN (avec une passion débordante). Isolde !

ISOLDE (tombant dans les bras de Tristan). Infidèle si cher !

TRISTAN (l’étreignant passionnément). Femme adorable !

(Ils restent enlacés, silencieux. On entend au loin le son des trompettes.)

LES MARINS. Gloire au roi Marke ! Gloire !

BRANGAENE (détournant le visage, elle s’était appuyée au bastingage, pleine de trouble. Elle jette ensuite les yeux sur le couple enlacé et se précipite vers lui en se tordant les mains de désespoir). Hélas ! Hélas ! Détresse éternelle et inexorable au lieu d’une mort soudaine ! L’œuvre trompeuse d’une fidélité stupide porte à présent ses fruits dans le désespoir !




L.A n°4, Eric Vignier, Tristan, 2014


LE JEUNE HOMME
Devant le peuple libéré, le gouvernement provisoire d'Irlande a donné solennellement sa fille unique. Devant le peuple, solennellement, Tristan l'a acceptée. Il l'a prise pour son roi, et non pour lui. Il l'a prise pour la ramener à Tintagel. Iseult sera la femme de Marc. Iseult sera reine de Cornouailles.

BENEDICTE
Tristan a trahi sa femme pour la livrer à un autre. Tristan le vassal, mercenaires de Marc, Tristan le rabatteur, Tristan les maquereau, Tristan le pimp, enlève et rançonne de toute éternité la femme pour la vendre à son commanditaire. Et tu ne dis rien, ça ne te fait rien, tu ne hurles pas, tu te tais devant l'injustice, tu te tais devant l'infamie. Tu n'a pas envie de tuer, tu n'a pas envie de crier. Tu reste là comme un crétin, avec ton livre et ta jolie histoire sentimentale. Mais tu ne vois pas le viol ? Tu ne vois pas le crime, l'esclavage, l'horreur ? Tu ne vois pas l'horreur ? Tu ne vois pas le meurtre ? Les hommes sont lâches devant l'amour ! Infamie ! Tristan, je te maudis ! Irréparable outrage ! Oh ! ne pas y croire et pleurer... Je pleure devant la lâcheté de l'homme qui se cabre devant l'amour. Je crache devant ta lâcheté, Tristan, de ne pas vouloir la posséder tout entière alors que tu la désires ! Je pleure de ta misérable combine, de ton petit arrangement, de ton sale coup ! […] Pauvre Tristan qui refuse d'affronter le véritable combat, le seul qui vaille le coup dans cette vie. Iseult l'invite en privé pour faire ce voyage exclusif et il se retire, le petit garçon. Il jauge, il évalue, alors qu'il faut sauter dans les lacs gelés. Il calcule, pense, énumère : non, vraiment... dans le fond, après tout... tout bien réfléchi... oui, pourquoi pas ?... comme expérience... Il le voudrait bien mais il n'ose pas, il hésite, il ne sait pas le petit branleur. Oh ! honte ! honte sur toi ! La tristesse, c'est un sentiment minuscule. Donne-moi ça !

LE JEUNE HOMME
Qu'est-ce que c'est ?

BENEDICTE
C'est mon secret : un mélange explosif de ma composition, de la poudre du diable. Mon ange, l'ecstasy à côté, c'est de la grenadine ! Tu te souviens du mouchoir magique d'Othello ? La mère d'Othello était libyenne, elle lui a légué un mouchoir très ancien dont les fibres ont été trempées d'une liqueur extraite avec art de coeurs momifiés de jeunes vierges. Il ne fallait pas qu'elle le perde. Ce mouchoir magique garantissait l'amour d'Othello et de Desdemone, tu t'en souviens ? Iago, qui veut se venger d'Othello, trouve le mouchoir et le fait disparaître. Othello devient fou de jalousie, fou d'amour, jusqu'à commettre le meurtre que tu connais : l'assassinat de la femme qu'il aime le plus au monde. Donne-moi ça. Je prépare pour Iseult le lovedrinc, la kétamine puissance 1000 de ma fabrication, qui précipitera dans le désir inaltérable celui qui boira ce poison avec elle. Les amants seront intoxiqués pour toujours ! Donne-moi ça. Je prépare, au cas où, une mort-aux-rats foudroyante pour qu'elle se suicide si les choses tournent mal.